Le vort

    Depuis des années, la course entre les cités n’a eu de cesse de repousser les limites de chacun. Jamais les scientifiques n’avaient été aussi prompts à mettre en œuvre leur projet, à faire preuve d’innovation. Voir loin, toujours plus loin, était leur devise.

    Toutes les planètes de leur système solaire avaient été analysées, répertoriées. Si certaines n’étaient que de gaz, d’autres en revanche pouvaient être foulées et des traces de vie microbienne avaient été décelées. L’exploration du système solaire avait pris plusieurs générations, il convenait pour les suivantes d’explorer ce qu’il y avait au-delà. Naviguer loin, plus longtemps fut un défi relevé après bien des années d’études confidentielles et de tentatives d’espionnages, parfois ratées, qui débouchèrent sur de nouveaux conflits entre cités. La cité d’Ural fut la première à envoyer une sonde au-delà des frontières de leur système solaire. Il ne fallut que peu de temps aux autres pour rattraper leur retard et se lancer à la conquête d’un inconnu tant imaginé.

    Le peuple suivait avec curiosité les récentes découvertes, mais ce qui se jouait véritablement leur échapper : une question d’orgueil, de domination entre cités. Et ces chefs, si prompts à défendre l’honneur de leur cité se montrèrent vite débordés par le mal qui frappa soudainement leur peuple, se répandant partout sans faire d’exception. La rumeur d’un complot se retrouva vite infondée. Les setaï n’avaient jamais connu plus grand fléau. Les plus grands médecins identifièrent la souche responsable de l’épidémie, étudièrent la façon dont le système immunitaire d’un échantillon de personne réagissait, mais établir un remède serait long, très long.

    Des cités voisines, autrefois rivales, s’allièrent. L’une d’entre elles, la cité de Ramu, possédait certainement les laboratoires les plus performants. Si Ogham, son chef, mettait tout en œuvre pour trouver un remède au mal qui frappait tous les setaï, dont sa jeune fille Idra, il n’en continuait pas moins à encourager le suivi des projets spatiaux en cours.

 

    Tout commença par un problème.

    Une sonde avait cessé d’émettre tout signal depuis la veille au soir. Elle avait disparu alors qu’elle approchait de la planète Dune.

    Roman était de garde, ce jour-là. Il veillait, suivait la sonde depuis les écrans, lorsque le point qui désignait son emplacement avait subitement disparu. Il avait noté la dernière position enregistrée avant d’avertir Ogham en personne.

    - Le signal est définitivement perdu ? demanda ce dernier sans préambule à son arrivée.

    - Oui, mais il m’est impossible d’en établir la cause, anticipa-t-il. Tout semblait normal.

    - Si cela l’était, elle serait toujours à l’écran.

    - Il y a peut-être eu un problème au niveau de la source d’énergie alimentant la sonde. Nous n’exploitons pas le datrium depuis longtemps et malgré nos progrès pour gérer son instabilité, il y a toujours un risque.

    - Mmmh… et l’autre est toujours opérationnelle ?

    - Oui, la voici, dit Roman en montrant l’écran.

    Tous deux regardèrent le point navigant aux environs d’Heqat, lorsque l’écran devint noir durant quelques secondes.

    - Qu’est-ce que …

    - Il y a une mise à jour des données. Nous allons recevoir les nouvelles transmissions de la sonde.

    - L’écran s’est éteint de cette manière tout à l’heure ?

    - Non. Cela arrive lorsque l’écran doit élargir sa zone de localisation. Nous avions une vue sur tout le système solaire, et là… je ne comprends pas.

    - Une vue de notre galaxie ? Il y a un instant la sonde était proche d’Heqat.

    - Ce n’est pas la même sonde. Il s’agit de celle que je pensais perdue, elle émet à nouveau.

    - Où est-elle alors ?

     Roman haussa les épaules.

    - Les données sont en cours de traitement par l’ordinateur. Je ne sais pas où elle est, mais il semble qu’elle ait franchi les limites de notre galaxie !

    - Ce n’est pas possible ! murmura Ogham pour lui-même.

    - Je vais consulter des confrères, et nous trouverons une explication.

    - Convoquez-les au plus vite. Lorsque la sonde sera localisée avec précision, prévenez-moi.

    Roman veilla toute la nuit et la sonde n’était toujours pas précisément localisée. Il fit un rapport, consigna les coordonnées de navigation jusqu’à sa disparition, donna rendez-vous à deux collègues tôt le matin. Il restait encore quatre heures avant le lever du soleil. Les coordonnées de la position de la sonde manquaient encore, il ne pouvait rien faire de plus qu’attendre.

    Il changea de poste, actionna le projecteur et fit surgir un panorama de l’univers. Il admira plusieurs galaxies naines situées en orbite autour de leur galaxie et s’étaient sans compter deux autres grandes galaxies spirales qui lui étaient liés par la gravitation. Qui sait où se trouvait la sonde ? Il ressentait une certaine excitation à la savoir si loin, la même qu’il avait ressenti lors de l’envoi de sa propre sonde. C’était un moment important, il le sentait. A la réflexion, il n’y avait pas beaucoup de théories pour expliquer qu’un objet puisse voyager sur des millions de vutraï en si peu de temps.

    Gaùra était astrophysicien et un grand théoricien qui avaient permis de faire évoluer la perception des setaï de l’univers. Parmi ses théories, il y avait celle du passage à travers l’espace et le temps, plus connu sous le nom de vort.

    Sans le vouloir, ils avaient certainement mis la main sur un passage, non loin de la planète Dune. Il s’agissait d’une planète placée sous la protection d’Ogham. En soi, elle n’avait rien d’intéressant. Cette planète désertique n’abritait que des organismes unicellulaires. Il s’écoulerait encore des millions d’années avant de voir une évolution notable. Roman imagina ce qui pourrait se produire si d’autres confrères soutenaient cette idée. Il demanderait à Ogham de prendre la tête d’une expédition. Il installerait un camp sur Dune d’où il étudierait les données relevées. Il ne fallait pas espérer un retour de la sonde. Elle ne suivait plus de trajet et devait dériver maintenant.

    L’écho de pas qui s’approchait le fit sortir de sa rêverie. Il se redressa, passa les mains sur son visage, pour effacer les traces de la fatigue qu’il commençait à ressentir.

    - Job ! Je suis content de te voir.

    - J’aurais pu venir plus tôt, mais avec tous ces travaux dans l’ouest de la cité… As-tu eu l’occasion de voir le nouveau quartier ?

    Roman secoua la tête, pour lui signifier qu’il n’y était pas allé.

    - Il faut aimer le bleu, mais le voï va permettre à chacun des habitations un peu plus grandes. Dans un mois, c’est au tour de ma rue d’être transformée. Bon bref… euh… je t’apporte à manger.

    - Ah oui. Merci.

    - Arho est retenu, il ne va pas pouvoir venir tout de suite.

    - On fera sans alors. Alors, je vais tout reprendre depuis le début. Voici le trajet prévu pour la sonde, et voici l’endroit où elle était lorsqu’elle a disparu de l’écran. A ce stade, on pouvait tout imaginer, une panne de l’émetteur, un problème à cause du datrium. Quoi qu’il en soit, elle avait disparu, pour réapparaitre quelques temps plus tard.

    - Combien de temps après ?

    - Je ne sais pas. Le temps que je prévienne Ogham et qu’il arrive, je dirais 30 minutes.

    - Ya-t-il eu des anomalies durant son trajet ?

    - Non, je n’ai rien constaté et elle suivait son plan de navigation à la lettre. C’est comme si elle avait traversé un endroit qui avait brouillé son signal.

    - Tu as suffisamment cogité pour avoir une idée, n’est-ce pas ?

    - Peut-être. Cela fait quatre heures et impossible de connaitre sa position précise. Mais l’ordinateur a considérablement élargie son champ de localisation, pour cibler cette galaxie.

    - Comment peut-on encore recevoir le signal, si elle se trouve aussi loin ? s’étonna Job.

    - Je sais que c’est impossible, et pourtant regarde. La galaxie de Piron. C’est là qu’elle se cache.... Ecoute, je ne vois que la théorie du vort, de Gaùra pour expliquer ça. Comment aurait-elle pu franchir une distance pareille sans cela ? Comment pourrait-elle encore émettre d’ailleurs ?

    - Il faut bien commencer par quelque part, admit Job, mais tâchons de rester objectif.

    - Selon cette théorie, il existerait des distorsions dans le continuum espace-temps. Ce vort serait un passage menant vers un autre endroit dans l’univers. J’imagine que ce type de passage doit être à double sens, sans cela nous ne recevrions plus de données.

    - Un détail risque de poser problème.

    - Lequel ? demanda Roman.

    - La sonde n’a plus de plan. N’est-elle pas en train de dériver.

    - Oui, j’ai pensé à cela.

    - Et si elle s’éloigne de son point d’arrivée, je crains que l’on perde définitivement le signal. Il faudrait dépêcher une expédition.

    - J’y ai songé. J’espérais obtenir plusieurs soutiens avant de proposer… Roman étouffa un bâillement. Oh, excuse-moi, je suis fatigué.

    - Va te reposer. Je reste ici et au moindre changement ou si la sonde transmet d’autres informations, je te fais appeler.

    - Tu es sûr !

    - Oui, vas-y.

    - Merci et n’oublie pas d’appeler Ogham aussi.

    - Je sais.

    Roman avait dormi près de six heures. Réveillé en sursaut par une porte qui claquait, il se leva et passa une tête dans le couloir. Que personne ne soit venu le réveiller n’annonçait rien de bon. La sonde avait dû cesser d’émettre sans rien livrer de plus.

    Au bout du couloir, il prit à droite.

    Ils ne sauraient jamais précisément où avait atterri la sonde, mais l’expérience pouvait être retentée avec une sonde moins sophistiquée cette fois, pensa Roman. D’ici, ils ne pourraient jamais vérifier la théorie de Gaùra. Une expédition était indispensable.

    Avant d’entrée, il frappa à la porte.

    Il s’arrêta net, puis eut un mouvement de recul. Cinq personnes se trouvaient dans la pièce. Ogham, sa compagne Eli, ainsi que Job, Arho, Gab formaient un demi-cercle autour de l’écran central.

    Roman toqua à nouveau à la porte pour attirer l’attention. Job fut le premier à se retourner.

    - Je suis désolé, Roman. C’est tombé, il y a vingt minutes, dit-il avec enthousiasme.

    - Quoi ? Qu’est-ce qui est tombé ? s’impatienta-t-il.

    - Regarde, dit-il en prenant Roman par le bras. On a des images. C’est une planète d’un bleu si pur, tu ne trouves pas.

    - On a sa localisation ?

    - Oui, sur l’écran de gauche, mais c’est fini. Elle n’émettra plus. C’est une chance d’avoir pu récolter ces quelques images.

    Agacé de ne pas avoir été appelé, il lui était néanmoins impossible de ne pas admirer l’image à l’écran. Une planète bleue. A quelques endroits, des tâches plus foncées devait être des étendues de terre. Cette planète était assez similaire à la leur vu du ciel, mais le seul fait de la savoir si loin la rendait merveilleuse.

- Aujourd’hui plus rien ne motive une expédition, si ce n’est notre propre curiosité, notre envie de découvrir, de repousser les limites de ce que nous connaissons. Nous ne pouvons pas passer à côté d’une telle découverte, si elle s’avère confirmer. Vous quatre, dit-il à l’adresse de Roman, Job, Yann et Gab, préparez cette expédition. Je vous fournirai tout ce dont vous aurez besoin.

 

    Voir loin, toujours plus loin. Un nouvel exploit avait été réalisé, mais celui-là demeurerait secret. Il y avait quelque chose de providentiel dans la découverte de cette planète bleue, et en ces temps difficiles une poignée de personnes voyait leur existence prendre une tournure inattendue. Pourtant, ce jour-là, ils ne furent que deux à saisir, que ce n’était que l’aube d’une grande découverte.

 

Première nouvelle écrite dans le cadre de la saga Vort, en cours d'élaboration.

Céline Viel

 

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